Peut-on démasquer la perversion ?
Dans l’immédiat après #MeToo, certains films instruisent la situation de femmes que l’on qualifierait, si elles étaient des hommes, de pédérastes ou pédophiles. Catherine Breillat a abordé ce sujet dans L’été Dernier produit par Saïd ben Saïd, remake du film danois Dronningen (May el-Thoukhy, 2019). Dans cette veine glaçante des films sur les abus sexuels féminins, May December de Todd Haynes, écrit par les scénaristes Samy Burch et Alex Mechani, s’inspire librement de l’histoire vraie de Mary Kay Letourneau. Il s’agit en effet de résoudre l’énigme de Gracie Atherton-Yoo (interprété par la sublime Julianne Moore) à travers les yeux d’Elisabeth Berry (non moins sublime Natalie Portman). Celle-ci interprète une actrice chargée de représenter à l’écran cette femme inculpée de délinquance sexuelle dont le procès avait fait sensation une vingtaine d’années plus tôt. May December fascine par des jeux de miroirs vertigineux. Film sur la folie, film sur la dissimulation ou film sur l’amour, difficile de trancher. Au coeur du mystère : la fascination perverse.
En effet, Gracie, la soixantaine, est mariée depuis 24 ans à Joe (Charles Melton), 36 ans. Ils ont trois enfants qui entrent à l’université. Le problème est que Joe, qui était le commis de Gracie dans l’animalerie où elle travaillait, n’avait que 13 ans lorsqu’ils ont été surpris en train de faire l’amour dans la réserve du magasin. Pour préparer son rôle, Elisabeth Berry vient rencontrer Gracie qu’elle incarnera à l’écran, et tente de se fondre en elle pour percer son mystère. Ici, Todd Haynes, réalisateur chevronné multi primé, après Carol (2015) nommé pour 6 oscars, puis Wonderstruck (Le pays des merveilles, 2017), sélectionné à Cannes, sublime son actrice fétiche,Julianne Moore (Safe, Far for Heaven, I’m not there, Wonderstruck). May December a également été sélectionné au festival de Cannes 2023.
« L’attrait du film repose tout d’abord sur la mise en majesté des deux actrices qui partagent l’affiche. Todd Haynes exacerbe avec sensibilité la puissante féminité de ses héroïnes jusqu’à rendre envoûtante leur présence.

De l’autre côté du miroir
L’attrait du film repose tout d’abord sur la mise en majesté des deux actrices qui partagent l’affiche. Todd Haynes exacerbe avec sensibilité la puissante féminité de ses héroïnes jusqu’à rendre envoûtante leur présence. Le face-à-face des deux femmes du film et des deux actrices produit un effet détonnant.
Le personnage complexe et énigmatique interprété par Julianne Moore manipule à loisir le spectateur ébahi. Sous l’apparence d’une femme naïve, gentille, vieillissante et rangée, apparaît par toutes petites touches, une dominatrice superbe manœuvrant avec subtilité et foulant aux pieds les diktats sociaux. Sous les dehors d’une parfaite intégration sociale dans l’American way of life (jolie villa face à la mer, grande cuisine où cuisent les gâteaux qu’elle vend), des abymes s’ouvrent. La belle apparence oublieuse du passé, jour après jour, se fissure.
Elizabeth Berry épie les signes des irréfragables contradictions du mystère de Gracie, transparent et opaque, candide et monstrueux, là et presque disparu.
Tout le suspense du film repose sur la mise en scène de la limite, du basculement, qui en un clin d’œil, fait passer d’une vision de la réalité à son envers. Le jeu de miroirs entre les deux personnages féminins dont l’une est chargée d’incarner l’autre provoque un autre vertige : ces femmes sont-elles amies ou ennemies ? L’actrice est-elle sincère ou aussi trouble que celle qu’elle incarne ? Tout le film repose sur l’art du trompe l’œil que chacune des deux protagonistes manie, l’une pour conserver un secret, l’autre pour le dévoiler.
Histoire de vampires ?
Par-delà la réussite de ce couple de superbes actrices, mis en abyme par le dispositif filmique, c’est la nature des relations amoureuses qui est interrogée. L’expression « May-December » désigne dans la culture anglo-saxonne la relation de deux partenaires ayant une grande différence d’âge. Pour quelle raison une telle relation peut-elle exister ? Si la béance ouverte par la monstruosité de la situation et le jeu de miroir fait naître le vertige, les jeux de rôles de chacun des protagonistes complète l’illusionnisme. C’est la grande virtuosité formelle du metteur en scène que de n’avoir oublié aucun des acteurs du drame, de Gracie à ses enfants en passant par Joe, son jeune mari, et par Tom, son ex-mari et les enfants issus du premier mariage. Tout le monde joue le rôle que le drame familial a fixé.
Ce drame qui ne cesse, en réalité, de se rejouer, met en scène des rapports de prédation. Prédation scandaleuse de Gracie sur un très jeune immigré soumis économiquement ; prédation de l’actrice qui, en tentant de comprendre son modèle et entrer en connexion avec elle, lui dérobe une partie de sa vie et de ses souvenirs ; prédation des hommes sur Gracie ; prédation de Joe, le jeune mari à la recherche d’une vie meilleure ; prédation de la société tout entière sur les individus qui tentent d’incarner sa norme au prix de leur liberté.
Esthétique « Camp » et mise en abyme
La figure de la mise en abyme renvoie à la dimension baroque de May December, mais aussi à sa dimension de film à clé : film dans le film, actrices qui jouent des actrices, esthétisme camp désignant discrètement une sous-culture, le traumatisme à l’origine du drame.
En effet, le film joue sur le style Camp, qui est tout à la fois une esthétique et un regard porté sur la culture hétérosexuelle dominante. Le Camp, c’est selon Susann Sontag (Le Style Camp, 1964), une mise en scène de soi-même exprimant ce qui est fondamentalement sérieux pour soi en termes de plaisir, d’artifice et d’élégance. Et c’est bien ce que ne cesse de faire Gracie : représenter avec le plus grand sérieux et la plus grande théâtralité dans le style amoureux dominant l’anomalie qu’elle incarne.
De l’image du film on retiendra son esthétique surannée empruntant sa vibrance à la pellicule et au flicker des anciennes caméras. Ironie et théâtralité sont mises en scène dans le confort d’une villa californienne semblant issue de la peinture de David Hockney.
Même la bande-originale, qui reprend la musique de Michel Legrand, fait signe : composée pour The Go-Between (le Messager, Joseph Losey, 1971), elle rappelle ce film dans lequel un enfant est manipulé par deux amants pour servir d’intermédiaire à leurs rendez-vous amoureux, tout comme elle rappelle le générique de l’émission « Faites entrer l’accusé » sur les grandes affaires criminelles.
Si le film de Todd Haynes fascine, c’est parce qu’il est un film d’enquête sur l’acte pervers, et un film à clés qui exige révision, répétition et réflexion pour tenter d’élucider le mystère insondable d’une belle image, d’une féminité purement monstrueuse et d’une relation naïvement perverse.
Note : 4 / 5
RÉALISATEUR : Todd Haynes
NATIONALITÉ : Américaine
AVEC : Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton
GENRE : Drame
DURÉE : 1h 57
DISTRIBUTEUR : Arp Selection
SORTIE LE 24 janvier 2024