Quand l’arachnophobie cristallise le délit de faciès

Présenté en clôture de la semaine de la critique, en parallèle de l’édition 2023 de la Mostra de Venise, Vermines de Sébastien Vaniček, sorti le 27 décembre 2023, fait preuve d’une efficacité certaine : effets visuels plutôt réussis, très gros plans immersifs, spectaculaires panoramiques circulaires, mouvements brusques à la caméra portée et montés serrés, suspense haletant, frissons d’horreur, fusillade finale en apothéose. Le tout en proposant une réflexion sur la banlieue et la survie en milieu difficile.

« La réussite du projet tient à ce qu’il joue à la fois sur la terreur inspirée par les araignées communes et par le réalisme des effets dans un labyrinthe de couloirs sombres dont l’enjeu est de sortir.

Une banlieue – toile d’araignée

Sébastien Vaniček explore le « syndrome du banlieusard » en comparant les tours de la cité des Arènes de Picasso dans la banlieue de Noisy-le-Grand en Seine-Saint-Denis, où il a grandi, au piège d’une toile d’araignée. La métaphore filée de l’invasion d’arachnides géantes et mortelles illustre la perception de la banlieue et les méfaits de la délinquance. Après une dépaysante scène liminaire de capture d’araignée en plein Sahara – rappelant la scène iconique d’Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979) au cours de laquelle la créature extraterrestre saute au visage de l’envahisseur humain -, le film se poursuit dans la barre ravagée de la cité, vaisseau spatial de circonstance.  

Kaleb (Théo Christine, remarqué dans Garçon chiffon, Comment je suis devenu super-héros, et Suprême) est un mec à problèmes : orphelin, il subsiste grâce à un trafic de baskets. Il est en conflit avec sa sœur Manon (Lisa Nyarko) et son meilleur ami, Jordy (Finnegan Oldfield). Mathys (Jérôme Niel, humoriste de Groom Service, vu dans Fumer fait tousser de Quentin Dupieux), voleur de vélo compulsif, est son livreur.

Passionné par les insectes, batraciens et autres animaux exotiques mal-aimés, il achète au marché noir une étrange araignée. Celle-ci s’échappe et se reproduit en semant des cadavres dans lesquels elle nide. Grossissant d’une reproduction à l’autre et se multipliant à grande vitesse, le parasite a tôt fait de tisser sa toile dans tout l’immeuble. Enfermés dans la tour en quarantaine, les habitants agonisent dans d’atroces souffrances. Kaleb, Manon, Jordy, Mathys et Lila (Sofia Lesaffre), réunis par la catastrophe, tentent de s’échapper ensemble du labyrinthe de la toile géante.

Araignée au plafond et sélection naturelle de la kaïra

La mise en scène chorale de ce groupe fonctionne assez bien dans sa diversité et ses conflits, même s’il démontre une loi de la survie plutôt glaçante. Kaleb, stéréotype du jeune de cité paumé, tenté par la petite délinquance, s’avère, à l’image de l’araignée qu’il ramène chez lui, plutôt toxique.

La prestation des personnages secondaires interprétés par Jérôme Niel et Lisa Nyarko en particulier convainc plus que celle de Théo Christine, à qui incombe la lourde charge de représenter un protagoniste infesté par une souffrance dont il ne parvient pas à endiguer la propagation. Le groupe des amis de Kaleb se révèle en effet plutôt attachant et positif, tout comme les habitants de l’immeuble, que le film prend le temps de décrire en contrepoint. Ceux-ci constituent une communauté familiale solidaire et sympathique. La description bienveillante de la banlieue rejoint celle de Belleville proposée, en son temps, par les romans de Daniel Pennac.

Un survival grand public à la croisée des genres

Le film réussit à trouver son public dans les catégories plutôt jeunes et friandes de films de genre comme en témoignent sa réception critique sur les sites de cinéphiles et le remplissage des salles toujours vivace deux semaines après sa sortie. Le film d’horreur d’auteur français trouve-t-il ici sa pertinence et son originalité ?  

Vermines fonctionne – à quelques très hystériques séquences de terreur des protagonistes face aux araignées en gestation près -, grâce à un équilibre précaire subsumant astucieusement les clichés attachés aux genres convoqués. Le registre horrifique n’empêche pas, en effet, le comic relief apporté par Jérôme Niel (le voleur de vélo crétin), Xing Xing Cheng (la délectable Madame Zhao) et les diverses manies risibles des habitants de la barre d’immeuble.

Il trouve également un équilibre entre l’héritage des natural horror movies à araignées, de Tarantula ! (Jack Arnold, 1955) à Arachnophobia (Frank Marshall, 1990) en passant par un ensemble de séries B comme Kingdom of the Spiders (L’horrible invasion, John Cardos, 1978), Curse of the Black Widow (La Malédiction de la Veuve Noire, Dan Curtis, 1977) … et le film d’auteur français tentant de dire quelque chose de la condition humaine. D’autres genres underground comme le Snuff movie, le Found footage, le Teenage movie ne sont pas loin de cette équipée survivaliste. C’est cette synthèse qui donne son ton et sa fraîcheur à cette production.

Le style énergique, voire agressif, du film, scandé par le flow des rappeurs de la scène actuelle et les ambiances sonores à la fois figées et oppressantes de Douglas Cavanna et Xavier Caux emprunte largement à l’actioner américain. Il coïncide ici avec la présence intrusive du prédateur et immerge le spectateur presque de force dans le cadre, conçu lui-même comme un piège. Si Sébastien Vaniček revendique l’influence de Darren Aronofsky, notamment pour Pi (1998) et Requiem for a Dream (2000) et de Ridley Scott pour Gladiator (2000) ; c’est au cinéma soviétique et surtout au cinéma coréen, notamment Parasite (Bong Joon Ho, 2019) qui explore à travers une large palette d’émotions le rapport de classes, qu’il doit l’inspiration de ce film. Peut-être aussi au jeu vidéo.

La réussite du projet tient à ce qu’il joue à la fois sur la terreur inspirée par les araignées communes et par le réalisme des effets dans un labyrinthe de couloirs sombres dont l’enjeu est de sortir.

Ainsi, si le projet du film est bien d’interroger le délit de faciès, de dénoncer les formes d’exclusion et la violence inexorable qu’elles provoquent ; et si, selon son réalisateur, le projet défend la cause animale, Il n’est pas sûr que ce film constamment sur la corde raide, entre cliché et recherche d’originalité, point de croix et grosses ficelles, nous libère tout à fait de notre arachnophobie. Mais pour notre plus grand plaisir.

Note : 3,5 / 5

RÉALISATEUR : Todd Haynes
NATIONALITÉ : Américaine
AVEC : Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton
GENRE : Drame
DURÉE :  1h 57
DISTRIBUTEUR : Arp Selection
SORTIE LE 24 janvier 2024